Répliques 11/03/11 : Des photographes japonais face au cataclysme
aux éditions Atelier XB
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LE TEXTE DU PODCAST
(Le podcast est uniquement en français. Pour la traduction anglaise, vous trouverez ci-dessous le texte qui sera automatiquement traduit en anglais en cliquant sur le drapeau anglais)
Bienvenue sur Instant POD, le podcast minute de Charlène pour Sugoi Photo consacré l’actualité photographique nippone. Instant POD, c’est un mot-clé, un artiste ou une photo en lien avec cette actualité pour en découvrir plus sur la photo japonaise contemporaine.
(podcast © Charlène Veillon & sugoi.photo, image ©Atelier EXB)
Aujourd’hui, nous nous intéressons à l’ouvrage Répliques 11/03/11 – Des photographes japonais face au cataclysme.
Répliques 11/03/11 est un catalogue de photographies japonaises sorti en mars 2024 chez Atelier EXB, la maison d’édition fondée par Xavier Barral. L’ouvrage accompagnait l’exposition éponyme Répliques 11/03/11 : des photographes japonaises et japonais face au cataclysme, présentée pour la première fois aux Rencontres d’Arles 2024, à l’abbaye de Montmajour, du 1er juillet au 29 septembre.
Les commissaires de l’exposition Philippe Séclier – ancien journaliste, photographe et commissaire d’expo – et Amada Marina – commissaire d’exposition, productrice de projets artistiques et cofondatrice du collectif Spectrum –, y ont présenté des œuvres de 9 artistes japonais contemporains, hommes et femmes, certains plus reconnus que d’autres sur la scène internationale, dont le travail a porté sur la terrible catastrophe du 11 mars 2011, que ce soit au moment des faits ou en témoignage des années qui ont suivi.
Le catalogue de cette exposition présente les œuvres, mais également quelques mots de ces 9 artistes - Arai Takashi, Fujii Hikaru, Iwane Ai, Kanno Jun, Obara Kazuma, Ono Tadashi, Sasaoka Keiko, Shiga Lieko et Suzuki Mayumi- auxquels s’ajoutent 3 photographes supplémentaires - Hatakeyama Naoya, Kajioka Miho et Saito Daisuke.
Leur travail constitue une mémoire visuelle rendant compte à la fois du visible – la disparition d’êtres humains ou la transformation radicale du paysage –, mais aussi de l’invisible – la radioactivité et ses conséquences jusqu’à nos jours.
En effet, le 11 mars 2011, le Japon a connu une des pires catastrophes de son histoire. Ce jour-là, un séisme de magnitude 9 – l’un des plus puissants jamais enregistrés –, entraîna un tsunami majeur dont la vague atteignit par endroits 30 m de haut, détruisant tout sur son passage sur la côte nord-est de l’Archipel. Le tsunami fut à l’origine des multiples explosions et fusions au cœur de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, entraînant des rejets radioactifs dans l’air, la terre et la mer, dont on ne mesure toujours pas, treize ans après, les effets réels sur les populations locales, la faune et la flore. 19 765 personnes sont mortes le 11 mars 2011, et 2 553 sont toujours portées disparues.
Depuis cette date fatidique jusqu’à aujourd’hui, nombreux sont les artistes, dont les photographes, qui ont éprouvé le besoin de se rendre sur les lieux du drame, pour ensuite attester, témoigner et documenter, à travers leurs créations, de la réalité de l’inimaginable.
Dévastation, contamination, efforts de reconstruction ou de réhabilitation, résilience de la population, mais aussi discrimination due à la migration forcée… sont autant de sujets investis depuis 13 ans par la scène photographique japonaise – dont les 12 artistes présentés dans Répliques 11/03/11.
Un tel engagement n’avait pas été vu depuis 1968-69 avec le légendaire mais éphémère magazine Provoke. (*Pour en savoir plus à ce sujet, voir à ce sujet l’article Provoke de Sugoi Photo)
Quel pouvoir l’art, et plus particulièrement la photographie, peut-il donc avoir face à un tel désastre tant économique qu’écologique et humain ?
Par exemple, Hatakeyama Naoya (né en 1958) fait état de la plaine de Rikuzentakata juste après le passage du tsunami Quel pouvoir l’art, et plus particulièrement la photographie, peuvent-il donc avoir face à un tel désastre tant économique. A travers des clichés couleurs extraits de son recueil Kesengawa paru en 2012, Hatakeyama immortalise les montagnes de déchets arrachés par la vague, puis rejetés sur les côtes. D’autres photos de son second recueil, Rikuzentakata 2011-2014 paru en 2015, se focalisent cette fois sur l’évolution de la reconstruction de la région entre 2011 et 2014. Le photographe témoigne mois après mois, année après année, de la métamorphose du paysage de Rikuzentakata, passant du chaos de débris au vide laissé par les bulldozers.
L’approche documentaire est certaine, mais ces photographies vont bien au-delà. Il s’agit d’un témoignage d’une mémoire familiale anéantie par la vague, car celle-ci a emporté la mère et la maison familiale de l’artiste.
(*Pour en savoir plus à ce sujet, voir l’article Photographie et catastrophe de Sugoi Photo).
Certaines œuvres en noir et blanc ou couleurs de la photographe Suzuki Mayumi (née en 1977) sont également présentées dans l’ouvrage : originaire de la ville d’Onagawa détruite à 70% par le tsunami, Suzuki Mayumi a elle aussi payé un lourd tribut familial à la vague qui a emporté ses parents et le studio photo familial. Dans les semaines qui ont suivi, elle a arpenté les ruines du studio, et commencé à immortaliser les paysages de débris, ainsi que les efforts de la population survivante.
Suzuki Mayumi a retrouvé dans les décombres du studio quelques photographies couleurs de son enfance prises par son père. Ces images abîmées par le temps et les éléments ont trouvé un écho dans les tentatives de la photographe de faire des clichés à partir de l’appareil photo de son père retrouvé dans les gravats. La lentille étant couverte de boue séchée, les photographies obtenues sont floues et sombres, telles des images de fantômes.
(*Pour en savoir plus à ce sujet, voir à ce sujet le podcast Mayumi Suzuki, blessures de vie de Sugoi Photo).
Kanno Jun est née près de la centrale nucléaire. Elle est retournée vivre chez ses parents à Fukushima en mai 2011. De 2015 à 2023, elle réalise la série de photos couleurs Planète Fukushima, où elle enregistre méticuleusement les changements des paysages de la préfecture, montrant l’accumulation des sites de stockage de la terre contaminée, ainsi que des images de paysages où sa main au 1er plan tient un compteur Geiger annonçant le taux de radioactivité du lieu. A travers ces enregistrements réalisés au fil des ans, à la fois photographiques et scientifiques, Kanno Jun juxtapose le temps humain – si éphémère – à l’immensité du temps radioactif.
Dans Répliques 11/03/11, Philippe Séclier signe un texte sur la volonté affirmée de cet ouvrage de sensibiliser davantage le Vieux Continent à cette tragédie, à un moment clé où le débat sur le nucléaire ressurgit en Europe. Il nous conjure de prendre le temps de réfléchir aux conséquences du 11/03/11 qui ne cesse de hanter les Japonais aujourd’hui, comme des répliques sans fin…
Charlène Veillon
Historienne de l’art. Docteure en photographie japonaise contemporaine
- Les rencontres de la photographie d’Arles, édition 2024 : https://www.rencontres-arles.com/
- Répliques 11/03/11, Les rencontres d’Arles 2024 : https://www.rencontres-arles.com/fr/expositions/view/1535/repliques-s-11-03-11
- SUGOI PHOTO, Provoke, article par Sophie Cavaliero et Valérie Douniaux : https://www.sugoi.photo/arret-sur-image/provoke-leffervescence/
- SUGOI PHOTO, Photographie et catastrophe, article par Charlène Veillon : https://www.sugoi.photo/arret-sur-image/photographie-et-catastrophe/
- SUGOI PHOTO, Mayumi Suzuki, blessures de vie, podcast de Charlène Veillon : https://www.sugoi.photo/arret-sur-image/mayumi-suzuki-podcast/
FEUILLER LE LIVRE …